Samuel Richardot

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Samuel RICHARDOT
10/01-26/04 12, 2012
Acrylique et laque sur toile
162 x 130 cm
n° inv. : 201304
© Samuel Richardot
Crédit photographique : Frédérique Avril
Archipels des leurres, 2013
Installation technique mixte
190 x 600 x 1500 cm
n° inv. : 201610
© Samuel Richardot
Crédit photographique : Magp Cajarc (2013)
“Court-circuit”, une exposition d’Art Contemporain de Samuel Richardot présentée à la Maison des Arts Georges Pompidou (Cajarc, FRANCE) du 7 avril au 2 juin 2013.
Écho, 2018
Huile sur toile
207 x 169 x 5 cm
n° inv. : 202017
© Samuel Richardot
Crédit photographique : Samuel Richardot
Œuvres des collections FRAC-Artothèque Nouvelle-Aquitaine
Rihardot web focus

Samuel Richardot vit entre le Cantal, où il est né en 1982, et Paris où il a fait ses études à l’ENSBA - recevant notamment l’enseignement de Bernard Piffaretti et de François Boisrond- et dont il sort diplômé en 2006. Depuis une quinzaine d’années, il a entamé un travail très personnel où se conjuguent différentes techniques et ambitions picturales. Ayant acquis plusieurs œuvres de l’artiste en 2013, puis 2016 et 2020, (tableaux, sculptures et œuvres sur papier) nous souhaitons appréhender ces œuvres en témoins de l’évolution de sa démarche et au regard de sa fortune critique.

2009 est une année importante pour Samuel Richardot. Alors qu’il a déjà participé au Salon de Montrouge, puis à « Rendez-vous 07 » lors de la Biennale de Lyon, et au Printemps de Septembre à Toulouse, le jeune artiste est invité pour une résidence et une exposition personnelle à la Galerie de Noisy-le-Sec. Un journal, publié à l’occasion donne la parole à l’artiste sur son processus de travail : « J’ai besoin d’établir une base de production à l’aide d’une « matière » fabriquée : une matière qui s’étend du plus insignifiant trait sur un bout de papier à un dessin construit, et qui m’offre dans sa densité et sa diversité un support de départ, en évitant les désagréments de la page blanche. » Plus loin, il détaille également sa dette à Piffaretti « son système, sa manière d’envisager la peinture, la façon qu’il a de trouver une solution à tous les sujets… Et il pose une autre question importante, celle de la valeur d’une œuvre d’art. Certains de ses tableaux sont, comment dire, « mal peints »… Mais, là encore, ça donne quelque chose qui marche. Il parvient à faire en sorte qu’un tableau banal puisse devenir regardable. » (1) A l’époque, Richardot peint de grands tableaux sans titre de même format, 200 x 250, sur fond blanc d’où émergent des formes, des traces, des signes et des lignes aux grandes qualités sensorielles. « Ni abstraite ni figurative, son œuvre puise à la fois dans l’expression de qualités sensorielles, dans les éléments naturels ou dans l’imagerie scientifique, tout en accordant une importance au geste » écrit Marianne Lanavère dans sa présentation et elle ajoute : « Ce sont la liberté de son vocabulaire, la richesse d’interprétation de ses formes et son indépendance de pensée qui nous ont convaincu. » (2)
A l’époque, l’effet « page blanche » est très présent, et les formes d’origine et de fabrication diverses semblent y flotter, en suspension. Leurs limites sont claires, découpées par les pochoirs appliqués sur la surface, ou au contraire plus estompées et vaporeuses. A propos des œuvres exposées, une quarantaine de toiles, l’artiste parle de « ce travail comme d’une série, marquée par une sorte de mouvement d’oscillation - c’est-à-dire une volonté de se rapprocher temporairement d’un problème, de tourner autour d’une question avec des angles différents- pour développer un support de travail sur quelques tableaux qui vont constituer un ensemble dans l’ensemble » (3).
Après cette première période, il s’inspire désormais des ambiances et des formes de la science-fiction pour de nouvelles peintures qu’il présente à Clermont-Ferrand en 2013. Intitulée « Jupiter Eclipse », l’exposition est commentée par Jens-Emil Sennewald. Le critique parle de « lyrisme analytique qui touche, par sa sensualité perspicace, aux profondeurs de l’image peinte ». Selon lui, le peintre « cherche à établir une véritable grammaire des formes. Distanciés et analytiques, ces tableaux déclinent différentes techniques (peinture à la bombe, fluide, lisse, au pochoir, gestuelle) et remplissent ainsi l’espace de la toile avec un mouvement qui désormais nous parle aussi de profondeur » (4).
Débuté le 10 janvier 2012, et achevé le 26 avril de la même année, ce tableau a été réalisé durant une période de 3 mois ½ et correspond à une nouvelle façon de peindre
Dans ce tableau, on perçoit un effet de sédimentation produit par une succession de gestes plus ou moins contenus dans des pochoirs. Ce qui paraît à l’arrière comme une zone triangulaire verticale partiellement bombée en rouge est en partie recouvert par un aplat triangulaire vert sombre ; les deux éléments sont à leur tour partiellement dissimulés derrière un voile blanc opalescent ; lui-même recouvert, à partir d’une ligne horizontale médiane, d’un aplat gris moyen ; d’où semble émerger une forme à la fois triangulaire et sinueuse – un peu comme un piano vu du dessus - traitée en glacis jaune citron et bordée dans sa partie basse par une souple zébrure bleue bombée contre un pochoir dans sa partie haute et qui déborde sur le fond gris dans la partie inférieure. Pas moins de six opérations successives sont ici superposées dans l’espace du tableau et sédimentées dans le temps relativement long de son exécution.
Concluant son article, le critique explique que ces tableaux « rendent perceptible comment la part émotive de la peinture se fait. Et cela sans être didactiques… L’artiste articule les schémas de compositions, les échos picturaux. Il met en scène les formes reconnues qui engendrent l’expérience ou plutôt l’attente d’une expérience en peinture. Il s’agit d’une peinture analytique sans le recul d’un scientifique disséquant son échantillon… ». (5)
Au printemps de la même année, le jeune artiste enchaîne avec l’exposition « Court-circuit » à la MAGP de Cajarc. Le parti pris de cette exposition est tranché. Des tableaux, dont « 10/01/12 – 26/04/12 », tous de la même taille, sont présentés dans une première salle. L’artiste y décline différents gestes de peinture sur des fonds préparés, où la couleur semble encore liquide, très diluée. Les toiles sont parfois divisées en deux parties horizontales, voire en trois verticales. Il n’y a pratiquement plus d’espace blanc à l’arrière-plan du tableau, seulement des accords de zones colorées plus ou moins mouvementés.
Dans la grande salle adjacente, une vaste installation est déployée, « Archipel des leurres », qui associe des éléments variés (plaques de bois et de médium, palettes, moquettes découpées, tableaux au fond préparé, bâtons, caches, bâtons peints, …) dans une composition qui évoque à la fois une sorte de paysage – entre le jardin de pierres et le mikado - en même temps qu’elle rappelle l’ambiance de l’atelier. Même s’ils sont hétérogènes, les éléments combinés forment des liens matériels et formels qui attisent la curiosité, un peu comme une langue à la fois familière et cryptée, un rébus de formes en deux et trois dimensions, à la Merzbau (6).
Cette grande installation reprend un principe déjà mis en œuvre en 2009, lors de l’exposition à Noisy-le-Sec, où un vaste ensemble de papiers dessinés, peints, découpés était présenté à même le sol, dans une situation d’étalage, de chevauchements partiels et d’associations surprenantes, la « mise en page d’un jeu d’énigmes » (7).
Signalons un ensemble d’œuvres sur papier, datées 2010-2011, acquis en 2016 pour la collection de l’artothèque. Ces œuvres sont à la fois des essais de couleurs, des gestes, des façons de peindre, des motifs, des restes d’images, des pochoirs, autant d’esquisses que d’outils à peindre déjà utilisés. A la fois réservoir de formes et restes d’atelier, ces différents éléments montrent la variété des expériences graphiques et picturales. Aquarelle, cire, acrylique, laque vinylique sont travaillées par découpe, ou au pochoir, ou dans des gestes souples proches de la calligraphie, c’est selon.
Ces dernières années, plusieurs expositions importantes ont eu lieu. Celle en duo avec Maurice Blaussyld à la Fondation Pernod Ricard en 2017-18 a permis de montrer de nouveaux tableaux. La commissaire, Anne Bonin, dresse un panorama précis du programme iconographique de l’artiste : « Récurrents d’un tableau à l’autre, les motifs colorés composent un vocabulaire, comme une grande famille d’individus tous différents – rayures, zébrures, losanges arlequinés, marbrures, ronds, lignes droites, bouclées ou erratiques. Maigre et sans matière, la peinture de Richardot, qui affirme sa condition de surface, est plate comme une image, jouant aussi des effets illusionnistes. Parcellaires, les motifs esquissent et esquivent des ressemblances ». Plus loin, elle énumère les évocations engendrées par certains détails, concluant ainsi : « ces réminiscences, trop elliptiques pour être des citations, sont surtout le fait d’un regard mis en action par une peinture qui joue avec elle-même, c’est-à-dire avec l’illusion, l’artifice, la représentation, et donc avec ses regardeuses et ses regardeurs. » (8)
« Echo » 2018, est un grand format à l’huile qui fut présenté dans cette exposition. Il correspond aux dernières trouvailles plastiques de l’artiste et constitue une sorte de synthèse temporaire de sa démarche. Sur un fond sommairement divisé en deux parties plus ou moins égales, blanc à gauche, rose à droite, des nuées de couleurs se répartissent et se superposent. Jaune qui s’assombrit à gauche et en haut, bleu qui s’éclaircit dans la partie droite. Sur ce fond ouvragé et brumeux, des signes graphiques flottent et se chevauchent partiellement. En haut une souple ligne rose ; deux lignes bleues croisées la chevauchent partiellement ; une seconde croix jaune lui répond sur la droite ; deux zébrures roses se superposent enfin. On est frappé par la régularité de ces traits souples et colorés. L’artiste a retranscrit à l’huile et à la main, avec application, des dessins digitaux obtenus par contact avec l’écran d’un I-Pad. Ce « blow-up », cet agrandissement de traces de doigt nous procure un nouveau contact avec le tableau. Il nous inviterait presque à toucher (avec les yeux) sa surface.


Yannik Miloux, février 2021.